Yves Habran - Deux manières très différentes de « prendre soin »  d’un patient, d’un employé, d’un enfant… - ICN Business School ARTEM

Yves Habran – Deux manières très différentes de « prendre soin »  d’un patient, d’un employé, d’un enfant…

D’après l’article de recherche

Habran, Y., & Battard, N. (2019). Caring for or caring with? Production of different caring relationships and the construction of time. Social Science & Medicine, 233, 78-86.

Les études sur le ‘care’ ont montré qu’il y a différentes manières de ‘prendre soin de’ (d’un patient, d’un employé, d’un enfant, …). Sur base d’une étude du développement d’un Service d’Education Renforcé A Domicile (SERAD) destiné à réintégrer des enfants placés en institution dans leur famille ou à éviter leur placement, Habran et Battard, (2019) contrastent deux approches différentes de la relation de soin : l’une suivant une logique substitutive (prendre en charge) et l’autre suivant une logique du care (accompagner). Ils montrent que non seulement la relation entre les aidants et les aidés diffère fortement dans les deux approches mais que celles-ci se distinguent aussi en termes d’orientation temporelle, de conception et d’utilisation des outils.

 

Prendre soin : logique substitutive vs logique du care et implications pour les participants de la relation

Les relations entre un aidant et un aidé (relations de soin) peuvent être représentées comme suit :

Cette étude de Habran et Battard (2019) concerne la transition d’une logique de substitution (prise en charge des familles) vers une logique du care (accompagnement des familles). Elle étudie le changement de posture professionnelle des travailleurs sociaux intervenant dans des familles pour cause de carences parentales (négligence, violence, inceste, …).

 

Alors qu’au démarrage du SERAD, les travailleurs sociaux étaient plus dans une logique de substitution, ils ont progressivement développé une logique de care. Dans une logique substitutive, l’aidant est, pour reprendre les termes des travailleurs sociaux, en ‘position haute’, en position de ‘sachant’. Il est celui qui, par son statut, ses compétences et ses connaissances, ‘mène la danse’, notamment en prescrivant ce qui est bon pour l’aidé. Il ré-éduque. Cela ne signifie pas une absence de bienveillance mais ne favorise pas l’autonomisation de l’aidé. A l’inverse, dans une logique de care, la relation est plus équilibrée. L’objectif de l’aidant est de créer des conditions, émotionnelles, physiques et cognitives favorables au développement et à l’évaluation, par les familles, de leurs propres solutions. Ces différentes logiques engendrent donc des rôles et une place différente de l’aidant et de l’aidé dans les relations de soins. D’un rôle d’évaluateur, de prescripteur et de contrôleur, l’aidant devient plus un partenaire de la co-construction de solutions, initiées par la famille. Cela nécessite alors de l’aidant des qualités d’écoute, de questionnement, de réassurance et de stimulation pour laisser place à l’aidé et l’inviter à s’expérimenter.

Logique substitutive vs logique du care : implications pour l’utilisation et le design des outils

Habran et Battard montrent aussi que la conception et l’utilisation des outils diffèrent dans ces approches du développement des relations de soins. Plus spécifiquement, selon eux, ce qui différencie l’utilisation des outils dans des logiques de substitution et d’accompagnement est le statut de ces outils. Dans une logique de substitution, les outils servent à l’aidant à diagnostiquer la situation, à prescrire des actions puis à en contrôler les effets. Les outils sont au service des aidants et l’aidé est considéré comme ‘objet de soin’. A l’inverse, dans une logique d’accompagnement, les outils sont au service de la co-construction par l’aidé et l’aidant des objectifs de travail et des actions à entreprendre puis de leur co-évaluation. Ils servent ainsi à susciter l’engagement actif des familles dans la construction de solutions adaptées à leurs besoins et à leur contexte. Cette utilisation des outils favorise ainsi le développement d’une posture de responsabilité chez les aidés, considérés comme sujets de soins.

Habran et Battard soulignent aussi que trois caractéristiques du design des outils facilitent la participation active et le développement d’une posture de responsabilité chez les aidés. La première concerne le design ouvert des outils. Celui-ci invite les familles à se prononcer sur les objectifs et les actions pertinentes, de manière réflexive et prospective. La deuxième concerne l’orientation vers le futur des outils. Si la préoccupation pour le passé ne disparaît pas, les outils servent avant tout à projeter les familles dans la construction de ressources et de solutions propres. Enfin, les outils sont soit partagés, soit la propriété des aidés. Cela souligne le statut d’‘invité’ de l’aidant dans le développement des capacités et de l’autonomisation des aidés.

Logique substitutive vs logique du care : conceptions et orientations temporelles

Enfin, Habran et Battard démontrent que dans une logique substitutive et dans une logique du care, les conceptions et orientations temporelles diffèrent[1]. Dans une logique substitutive, la focalisation est forte sur le passé et le présent. L’aidant essaie, dans ‘l’ici et le maintenant’, par des diagnostics complets de réduire l’incertitude et de déterminer le futur. Le temps est un ici le temps de la décision de l’aidant. A l’inverse, dans la logique du care, la temporalité concerne le processus, contingent et spécifique, de développement de la situation des aidés. Il ne peut être construit pour eux mais avec et par eux d’où l’importance de leur engagement. Dans cette approche, l’incertitude est acceptée. Le passé et le présent servent à co-construire des expérimentations. Elles ont le statut faillible d’hypothèses et donnent lieu à une co-évaluation conjointe ultérieure ; le futur étant ouvert et ne pouvant être déterminé par les décisions présentes.

Une étude avec des Implications hors son champ initial d’application

Bien que traitant de la protection de l’enfance, l’étude a une portée plus générale. Elle permet de réfléchir aux différentes modalités du développement des relations de soins, que ce soit entre un travailleur social et une famille mais aussi entre un médecin et un patient, un manager et un managé[2], ou même entre un parent et un enfant. Elle pose fondamentalement la question du type de relations de soin que nous souhaitons développer vis-à-vis des aidés. Alors qu’une approche de type « prise en charge » suggère que les aidants se substituent soit décisionnellement, soit physiquement aux aidés pour les aider à faire face à leurs difficultés, une approche de type « accompagnement » vise à créer les conditions de l’autonomisation des aidés. Ils ont ainsi un rôle plus actif tant dans la construction des diagnostics, des expérimentations et de leur évaluation. Le type d’outils et leurs modes d’utilisation différent aussi dans ces deux approches. Plutôt que d’aider les aidants à prendre des décisions pour les aidés et à en contrôler ensuite l’application (approche substitutive), dans une approche d’accompagnement, les outils servent à favoriser l’expression des aidés ainsi que le développement et l’évaluation de leurs propres solutions. Dans cette seconde approche tant les aidants que leurs outils ont donc un rôle de médiateurs.

[1] Randall, J., & Munro, I. (2010). Foucault’s care of the self: A case from mental health work. Organization Studies, 31(11), 1485-1504

[2] Tomkins, L., & Simpson, P. (2015). Caring leadership: A Heideggerian perspective. Organization Studies, 36(8), 1013-1031.

Biographie

Yves Habran est enseignant-chercheur à ICN Business School. Il est aussi co-ordinateur de l’axe de recherche ‘Health & Care’ au sein du CEREFIGE, , laboratoire de recherche en Management de l’Université de Lorraine. Il développe notamment des recherches sur le care, dans les domaines de la santé et de la protection de l’enfance. Ces travaux portent sur les conditions organisationnelles qui facilitent ou empêchent le développement des relations de soins, centrées patients ou bénéficiaires. Ils incorporent aussi la coordination pluri-professionnelle, intra et inter-établissements, autour du parcours des personnes accueillies.

 

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